Coincés à la frontière

Ecrit par Nina

On arrive à Sary Tash dans l’après-midi. La route bifurque à son extrémité nord. Celle à l’est part en Chine et l’autre, au sud, vers le Tadjikistan. A notre grand dépit, tous les véhicules vont en Chine, notre camion inclus…

A droite de la station service, la route part en chine. Droit devant elle va au Tadjikistan.

C’est donc le début de notre convalescence à Sary Tash, convalescence parce que nous serons touchés par l’indécision constante dans ce village qu’on croyait au départ être une ville. Notre but est de faire du stop jusqu’au Tajikistan, puis d’entrer en Chine par la frontière de Qolma, une frontière au paysage incroyable, à plus de 4’000m. Nous nous attendions à avoir des soucis à la frontière entre le Tajikistan et la Chine, car malgré les affirmations des ambassades chinoise ainsi que tajik, l’entrée en Chine a été refusée à de nombreux étrangers, mais ne nous attendions nullement avoir des soucis côté kirghiz…

Notre plan

Il est 4h de l’après-midi et c’est le plus froid depuis le début du voyage. On se rend compte qu’on est à 3170m, ce qui explique les températures et le léger mal de tête qui s’est installé chez moi depuis un moment. On respire profondément, et on marche en direction de ce qui nous semble être le centre du village, tout en faisant du stop. En fait, les maisons bordent simplement la route, à la fin de laquelle se dresse, comme une muraille blanche et menaçante tout autant que splendide, la chaine de montagne des Pamirs.

Cliquer sur les flèches pour faire défiler les photos (idem pour la suite)

Habitations à Sary Tash.
Dsc_0652

Habitations à Sary Tash.

Dsc_0648

Habitations à Sary Tash

Dsc_0653

La grande muraille blanche, les Pamirs.

Nous continuons jusqu’à la hauteur d’un hôtel, où la première hésitation de notre séjour nous frappe: manger? – pas manger?. Un groupe d’allemands est assis à une table et ils sont heureux de lancer la conversation avec nous. Ils sont partis d’Hambourg et vont jusqu’à Shanghai. Leur voyage est fait sur mesure et tout ce qu’ils nous en racontent me semble très superficiel et déconnecté alors que justement, ils tentent de vivre une expérience authentique. Rencontre paradoxale.

Voiture du groupe devant l'hotel.

Quoi qu’il en soit, on finira par prendre une soupe chacun et se poser un moment, avant de ressortir faire du stop pendant quelques heures inefficaces. Ne voulant pas vraiment rester dans cet hôtel mais n’ayant pas vraiment le choix, on demande à voir les chambres d’hôtel. Pour passer l’après-midi à rattraper nos écrits, on se dit. Finalement, on entre dans la voiture d’un homme qui dit avoir une maison d’hôte à 30km. Malheureusement, en route, on réalise que la route bifurque de nouveau pour mener à deux frontières différentes du Tajikistan: droit au sud, la route que l’on veut emprunter, et une qui longe la frontière vers l’est avant de passer au Tajikistan. On sort donc de la voiture et on fait du stop en sens inverse. De retour à l’hôtel, on redemande une chambre, en se sentant un peu bête. On passe la soirée ou la nuit, selon qui ;), à écrire, chauffés par un petit réchaud, en se réconfortant à l’idée que le lendemain on se réveillera tôt pour bien commencer la journée.

Je me lève à 8h, enthousiaste de commencer cette journée qui nous réserve des surprises: de magnifiques paysages malgré le froid, une frontière peut-être difficile à passer, mais surtout la découverte du Tajikistan. Je prépare mon sac et tente de réveiller Peter, qui s’enfouit sous ses couvertures. Je sors me rincer le visage, passe aux toilettes et jette un coup d’œil à la route. Pas une voiture ne passe. Je laisse donc Peter profiter de son sommeil, bien que mon côté méchant me pousserai à le réveiller pour qu’il tienne sa promesse de se réveiller tôt. Je me pose donc au soleil sur le pas de porte du bâtiment et profite de la chaleur. A 9h je retourne réveiller Peter et il se cache sous ses couvertures. Cette fois, sans merci, je l’oblige à se lever. Gentiment il se lève et murmure qu’il veut un petit déjeuner. Vers 10h donc, on se dirige avec nos sacs chercher un petit truc à manger pour Peter.

Pendant que je fais du stop, Peter attend la nourriture qui va prendre une quinzaine de minutes. Cinq minutes plus tard, une camionnette s’arrête, allant au moins jusqu’à la frontière, voir plus loin. Bien sûr, nous hésitons: la préparation de la soupe commandée a déjà été entamée, ça serait impoli de l’annuler et Peter a faim…  On laisse donc passer notre chance…

Après avoir mangé, on recommence à faire du stop. Personne n’allant au Tajikistan, on finit par se faire déposer à l’intersection. Là, il y a un poste de contrôle kirghiz à 40km de la frontière. On fait connaissance avec les gardes avec qui on passera la journée. Ils sont cinq, dont le chef, et travaillent dix jours pour vingt jours de repos. Alors qu’on discute avec trois d’entre eux, une dizaine de voitures passent venant en sens inverse du Kirghizstan. De temps en temps, de manière très comique pour moi, l’un des gardes marche jusqu’au bout de la rue en faisant un bruit professionnel avec ses chaussures tout en balançant son bâton de signalisation nonchalamment, fait semblant de faire son boulot, puis reviens reprendre la discussion. Du moins, c’est mon analyse.

En Pleine Discution.
Img_0350

En pleine discution.

Dsc_0673

On a droit aux casquettes des gardes pour la photo!!!

Dsc_0675

Les gardes indiquant le plus haut des pic, pic Lenin, devant le poste.

Ils semblent avoir la belle vie. Ils nous disent que quand ils rentrent chez eux, ils aident leur famille avec toutes les tâches nécessaires. L’un d’eux est marié et compte avoir une seconde femme (était-ce seulement ironique?), le second est fiancé et le troisième ne voit pas l’intérêt de se marier et ne compte pas le faire de sitôt.

 

Bientôt, Peter leur lance un défi: faire le plus de tractions possibles, sur une barre qui semble n’avoir jamais été utilisée. Ils se prennent rapidement au jeu. Je ne dévoilerais pas le gagnant, mais peux vous assurer qu’aucun d’entre eux ne dépassa le seuil des dix et que tous seront épuisés à la fin (pour leur rendre justice, il faut préciser qu’on était quand même à plus de 3000m) :).

Un petit garçon sur son tricycle vient faire un tour au poste. Il pédale comme un fou puis s’arrête pour nous observer. Il ne tarde pas à repartir à toute vitesse en direction du village. Nous plaisantons en disant qu’il fait la liaison Sary-Tash-poste de contrôle. Les gardes nous expliquent que le garçon est là tous les jours. Il habite la maison en face du poste de contrôle, c’est-à-dire à 1km, et n’ayant rien d’autre à faire, il ‘tricyclotte’ toute la journée… Mais il faut dire qu’il est drôlement comique et rapide!

Son chez lui est au fond à gauche 😉

Bien sûr, pendant tout ce temps, nos chances d’être pris par une voiture se réduisent en peau de chagrin. Peu de voitures passent, mais il y en a tout de même, peut-être maximum deux par heures. On nous explique que la majorité ne va même pas jusqu’à la frontière. Les autres, comme on le constatera, sont des taxis collectifs venant d’Osh ou d’autres plus grandes villes à l’est. Plusieurs s’arrêterent, la vitre arrière descendant et dévoilant six personnes surexcitées à l’arrière, serrées comme des sardines. Mais en général, ils n’ont la place que pour une personne, si ce n’est aucune, et on est deux… Je mets toutes mes espérances sur ces taxis qui, je m’en persuade, seront plus nombreux autour de midi, le temps qu’ils arrivent de Osh. Et si jamais, on pourrai éventuellement prendre un taxi différent chacun. Plus tard, étant incapable d’écrire, je me plonge dans un livre, ce qui me permet d’enfouir la frustration qui menace de gâcher une journée, qui malgré son inutilité face au but recherché, n’en est pas moins agréable et enrichissante.

Notre poste de guet

Le chef fini par nous inviter dans leur petite bâtisse pour manger le repas de midi en leur compagnie: soupe épicée aux légumes divers et viande au menu, accompagné, bien sûr, de l’éternelle tasse de thé (NB: si vous comptez lire le prochain article, souvenez-vous bien de cette soupe). Ce n’est pas mauvais, mais Peter et moi grinçons des dents en nous dépêchant de finir notre repas, à chaque fois que le bruit d’une voiture allant dans la direction tant souhaitée passe. Il me semble que nous avons raté bien huit occasions alors qu’on était assis à remplir nos estomacs et notre devoir d’invités. Nous sortons donc le plus vite possible et reprenons notre guet avec l’impression d’avoir loupé quelque chose d’important.

Je finis mon livre, frustrée de ne plus avoir de quoi m’évader. Pas longtemps après, un garde vient avec une pastèque, ou Arbuz en russe, avec quatre cuillères plantées dedans. Cela nous remonte le moral et nous nous régalons alors qu’un garde fait la liste de ce qu’on peut faire avec une Arbuz. « Nourriture le matin et chapeau à midi », et tout le monde éclate de rire. Un autre nous montre une photo d’un ‘art Arbuz’, une femme sculptée dans la peau de la pastèque, qu’il n’a pas réussi à nous expliquer clairement avec des mots.

Mmm... Arbuz, arbuz.

Nous résumons nos possibilités:

– Il est clair qu’une voiture kirghize ou tajik ne nous amènera pas à bon port. Le Tajikistan est le pays le plus pauvre de la région, pourquoi les kirghiz prendraient-ils la peine de s’y rendre alors que la Chine voisine offre bien plus d’opportunités ?

– Il reste toujours la possibilité de taxis collectifs  pris séparément, ce qui ne serait pas optimal, car on n’aurait pas vraiment de moyen de se contacter s’il y a un problème. De plus, on n’en a pas vu des tonnes depuis l’après-midi et plus le temps passe, moins il y a de probabilité qu’il y en ait un, sans parler de deux, qui se présentent.

– Ou alors il faudrait retourner à Osh pour chercher un taxi collectif, mais l’idée ne reste même pas un septième de seconde dans nos esprits.

– Bien sûr, la possibilté de marcher s’est présentée à nous. Mais sachant ; que cela prendrait plus de sept heures pour arriver ne serait-ce qu’à la frontière, que le soleil ne se ferait pas prier pour continuer son chemin, que les températures ne resteraient pas éternellement à un niveau comfortable, sans parler de la traversée de la frontière qui ne s’annoncerait pas des plus faciles et que le prochain village, même petit, visible depuis la frontière sur nos cartes virtuelles se trouve à plus de deux foix la distance déjà parcourue sur des chemins montagneux; il est, je crois, raisonnable de noter que c’est impensable.

– Nous ne voulons pas non plus passer une deuxième nuit à Sary Tash, ni attendre une journée de plus une voiture qui ne viendrait probablement pas.

Toutes les possibitités convergent donc à abandonner l’idée du Tajikistan et se rendre directement en Chine : solution simple, pratique et économe en temps. Mais puisque l’espoir fait vivre, on décide de se fixer une échéance: si à trois heures on n’est pas assis dans une voiture en direction de la frontière, on opte pour la Chine.

Bien sûr, personne ne passe et on quitte nos amis d’une journée pour retourner, en marchant, à Sary Tash.

Juste là...

Les montagnes enneigées nous narguent et je ne peux m’empêcher de ressentir la frustration qui bouillonne en moi alors que je tente de relativiser. Notre but est juste devant nos yeux et nous ne pouvons rien faire! 24 heures à toucher du nez l’émerveillement et un problème de logistique nous l’arrache. De plus – petite rage supplémentaire non nécéssaire, mais qui permet de mettre les points sur les ‘i’- , on vient de gâcher les 75$ chacun qu’ont coûtés nos visas. Je laisse libre cours à ma frustration, jusqu’à ce que mon optimisme et réalisme reprennent le dessus. Bien que tout ce qui précède est vrai et mérite frustration, il n’empêche qu’on ne pouvait pas espérer mieux comme endroit où ronger son frein: une vue incroyable sur le toit du monde à respirer un air pur, une météo parfaite et une immersion dans cette atmosphère d’hospitalité et d’humour magique des gardes. Qu’espérer d’autre d’une expérience kirghiz authentique qui, de plus, fait une bonne histoire à raconter? Et bien, – qu’espérer d’autre? – , peut-être que cette mésaventure m’aurait en fait sauvée du mal des montagnes causé par l’altitude. Continuer aurait signifié monter 1000m de plus jusqu’à la frontière Tajik-Chinoise avec un mal de tête grandissant, symptôme du mal, et éventuellement y rester coincés pendant des jours sans pouvoir traverser et , – pour rajouter du beurre sur la tartine – , très probablement devoir rebrousser chemin pour finalement passer par la frontière kirghize… Donc tout compte fait, ce n’est pas si mal.

Sans joie on retrouve Sary Tash et tentons de monter à bord d’un véhicule pour la Chine avec la conviction que ça sera facile. La première voiture qui s’arrête tente de nous escroquer. Trois hommes kirghiz attendent également et ils finissent par nous proposer de partager un taxi, mais leur manière de procéder et de nous parler ne nous plaisent guère. Notre humeur se dégrade, mais on finit par trouver une camionnette qui accepte de nous transporter gratuitement. Les trois autres auto-stopeurs parviennent à se greffer à la camionnette et nous quittons Sary Tash sans regrets. Le chauffeur, Peter et moi sommes assis à l’avant, les trois kirghiz, dans le coffre arrière. Je me contente de les ignorer pendant le trajet d’au moins 60km jusqu’à la frontière kirghize. Les Pamirs narguant défilent sous nos yeux alors que j’admire leur beauté que nous n’aurions pas eu l’occasion de voir sous cet angle, si on était passé au Tajikistan.

Dsc 0680
Dsc_0680
Dsc_0683