TAIWAN

LE MOUVEMENT TOURNESOL


Avant d’aller à Taïwan, j’avais passé un an à voyager uniquement en Chine, afin de renouer avec mes origines. J’en étais ressorti plus coriace mais plus dur: j’avais perdu beaucoup de tact et de sensibilité, j’étais devenu arrogant et bruyant, comme pour m’adapter naturellement à cette société brisée par la Révolution culturelle.

C’est Taïwan qui m’a fait réaliser cela. Ce pays m’a appris comment parler doucement, comment éviter le conflit. C’est la culture interpersonnelle la plus efficace que j’aie pu rencontrer.
Le fait d’être une démocratie dynamique est l’aspect clé qui rend cette île si différente de son plus sombre grand frère.

Naturellement, en entendant mes amis taïwanais parler de l’imminente manifestation du 30 mars, je savais que je devais y retourner.

Je suis arrivé dans l’après-midi du 30 mars, j’ai retrouvé des amis rencontrés durant mes précédents voyages et aux alentours de 19h, la grande manifestation s’est terminée. [Donc] j’ai continué jusqu’au Yuan législatif, le Parlement. L’entrée principale était gardée par l’équipe de sécurité des étudiants. Je me suis avancé vers l’entrée, ai déclaré mes intentions, ai débattu de mon cas pendant une demi-heure et j’ai finalement pu y accéder (ou entrer).

Puisque je n’avais pas arrêté de parler de mes origines chinoises, afin de tester le sentiment nationaliste ou anti-chinois, beaucoup de gens ont pensé que j’étais un espion, durant la première semaine. Mes vêtements chakmas (du Bangladesh, où je venais de voyager) n’aidaient pas beaucoup.

Je pense que c’est en partie un climat de méfiance extrême qui a fracturé le mouvement.

Vivre à l’intérieur du Parlement m’a donné l’impression d’être dans un mauvais trip psychédélique. Tout le monde était très stressé, craignant par moment les attaques de la police, de gangsters, des futurs problèmes légaux, se craignant même les uns les autres… On avait l’impression que chaque jour allait être le dernier. La plupart des gens manquaient constamment de sommeil.

Par contre, nous avions une équipe de docteurs volontaires, d’acupuncteurs, de psychologues, de pharmaciens, d’avocats etc qui se relayaient : une incroyable organisation rendue possible grâce à l’aide de plusieurs ONG, qui ont bien sûr revendiqué leur part de pouvoir dans les coulisses des processus de décision.

Mes nouveaux amis et moi nous sommes acharnés afin de convaincre les groupes centraux et secondaires d’ouvrir le processus de décisions aux yeux de plus de monde, en lançant des outils tels que Hackpad et Loomio (des plateformes de votes et de débats en ligne).

Nous nous sommes dit qu’ils auraient du agir en fonction des principes pour lesquels ils étaient soi disant en train de se battre, plutôt que d’utiliser les autres étudiants comme des travailleurs bénévole, main d’oeuvre gratuite? Ou travailleurs non-remuneres. Benevole c’est l’etudiant qui choisit de ne pas etre paye.

Mais en vain. Ceux qui étaient à l’intérieur étaient trop fatigués, trop paranoïaques et trop fiers, pour certains. Je me souviens d’une scène particulière de la nuit dernière, pendant que la plupart d’entre eux était en train de chanter et de faire la fête. Je regardais le groupe, en bas, du premier étage, à travers une fenêtre sur laquelle quelqu’un avait accroché un tournesol, quelques semaines auparavant.

Le tournesol était mort, entre temps. En me concentrant au-delà de la fleur, regardant dehors, je pouvais voir plus de cent étudiants qui chantaient, s’asseyaient et dansaient en cercle… entourés de journalistes et de leurs caméras/appareils photos. C’était comme si le mouvement entier était devenu une opération de relation publique.

Mon ami qui était à côté de moi s’est mis à pleurer. J’ai détourné mon regard de la fenêtre, je suis sorti et je ne suis plus jamais revenu.

*Initialement publié dans The Riveter Magazine.