Professeur Peter Pan

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Professeur Peter Pan

Ecrit par Nina

Alim, au retour des Etats-Unis, aidé de sa femme, a créé la première école d’anglais de la région. Plus de 100 élèves ont afflué dès son ouverture. Mais au bout du troisième mois, la majorité ont arrêté pour des raisons qu’il ignore. Maintenant, ils sont un peu plus de 20 élèves. En général, ils restent six mois, le temps de pouvoir se débrouiller en anglais. Ceux qui continuent reçoivent un certificat après un an et demi.

Comme on l’apprendra pendant la durée de notre séjour chez eux, tous les membres de la famille d’Alim et ses proches, ou presque, ont suivi des cours dans son école. Il nous les présentera fièrement et les poussera à nous parler pour qu’ils s’entraînent.

Toutes les femmes avec lesquelles j’ai parlé étaient ravie de pouvoir s’entraîner à l’anglais et me demandaient comment était le leur. Peter et moi nous efforcions de leur faire comprendre que la chose la plus importante est qu’on se comprenne. Que l’accent, tant qu’il est compréhensible, n’est pas un problème et que le manque de vocabulaire et la grammaire s’améliorent avec l’entraînement. Ils se débrouillaient tous très bien.

C’est le même conseil qu’on donna aux élèves des classes qu’on visitera. L’école, située dans un quartier Doungane, accueille des classes d’environ sept élèves. Sa particularité est que les cours ont lieu tous les jours de la semaine, permettant un apprentissage rapide de la langue. Pour donner le cours, la prof suit les chapitres d’une brochure d’anglais.

Le premier groupe qu’on voit a commencé les cours il y a seulement deux semaines. Ils ne sont pas du tout à l’aise avec la langue et se contentent de répondre aux questions classiques par les réponses apprises. Je suis passée par le même processus avec l’allemand, quand au cycle on me demandait de me présenter. Impossible d’être créatif avec la langue, car on l’apprivoise encore.

Presentations avec, à la porte, les élèves de la classe suivante.

Le deuxième groupe, qui est la classe d’Angelina, étudie l’anglais depuis un an et demi. Ils sont capables de très bien se débrouiller et sont assez à l’aise pour lancer la conversation une fois les premières minutes de gêne passées. Après s’être présenté, Peter tâtonne pour trouver un sujet qui puisse les intéresser.

On parle un peu du Kirghizistan,  de ce qu’on a appris et ce qui nous a marqué. Puis, nous leur donnons la parole:
D’après eux, quel est le plus gros problème du Kirghizistan ?

La réponse est unanime: la corruption. Elle est présente à tous les niveaux. Sur la route, la police arrête arbitrairement des voitures sous prétexte d’excès de vitesse. Nous avons vécu cela à deux reprises et Gulbarchyn, la fille de l’aéroport, nous a affirmé que ça lui arrivait tout le temps. Rangé avec son permis de conduire, elle a toujours un billet ou deux. Un autre exemple, pour n’en citer que deux, est la corruption des institutions scolaires. Les élèves nous racontent que passer un examen à l’uni est facile, sous condition d’une bourse échangée contre le certificat.

Quels sont leurs projets pour le futur ?
Alim réagit en s’adressant à la classe. Il dit que même s’ils n’aiment pas l’entendre, ils vont probablement tous finir par fonder une famille et n’auront pas beaucoup de possibilités pour concevoir des projets. Alors qu’il dit ça, une des filles proteste et lui dit d’arrêter de gâcher ses rêves. En un tour de table on apprend que personne,  sauf Alim et la prof, donc la génération des parents, ne pense que le but ultime dans la vie est de fonder une famille. Beaucoup veulent voyager et découvrir le monde. Ils restent timides quand on leur demande plus de détails.

L’intervention d’Alim lance mes réflexions. J’ai été marquée, lors de mon cursus scolaire, par plusieurs remarques faites par des profs à mon intention. Et leurs effets n’ont pas toujours été très positifs. Il arrive que les personnes considérées comme sage dans leur domaine (profs, médecins,…) ne réalisent pas la portée que leurs paroles peuvent avoir sur les gens et spécialement sur les jeunes. Alim, même en affirmant ce qui est vrai pour lui, pour la majorité des gens gens de sa génération et probablement aussi des prochaines, perpétue l’impossibilité de sortir de cette coutume. Pourtant, lui aussi aimerait que les prochaines générations puissent avoir plus de possibilités. Il oublie qu’avec la nouvelle génération viennent également les nouvelles opportunités et qu’en affirmant si catégoriquement ce que deviendront ses élèves, il réduit la probabilité que les rêves de ceux-ci ouvrent ces opportunités.

La discussion sur la position des femmes me ramène à la classe.
La femme, en plus d’être limitée par ses obligations à la maison, a du mal à être indépendante, car elle est toujours contrôlée par quelqu’un, que ce soir la mère, un frère ou le mari. Nous avons pu observer cette domination dans la relation dans le couple et dans le manque de liberté et le traitement qu’elle recevra en tant que mariée habitant chez le mari, sujet que je développerai plus tard. En contraste, Peter leur parle d’une conséquence de l’autre extrême du spectre de l’égalité, observé lors de notre visite en Norvège cet été: les hommes et les femmes étant sur un pied d’égalité, aucun n’a plus l’obligation culturelle de faire certaines actions qui, dans la culture occidentale, sont considérés comme démonstration de supériorité ou d’infériorité. Exemples: les relations amoureuses sont rendues difficiles. Ce n’est plus l’homme qui doit faire le premier pas, du coup aucun des deux n’ose le faire ou plutôt chacun pense que c’est à l’autre de le faire. Les petits gestes de galanterie subissent également cette égalité. Ouvrir la porte à une femme ou proposer de porter ses sacs devient un acte de dénigrement de son statut d’égale.

Certains ayant exprimé précédemment le fait qu’ils n’avaient jamais pensé à des projets d’avenir, Peter leur parle de la hiérarchie des besoins établie par Maslow, un philosophe des années quarante. Pour pouvoir atteindre le stade de développement de soi qui est à la pointe de la pyramide, il faut que l’Homme puisse notamment d’abord remplir ses besoins vitaux, se sentir en sécurité et recevoir assez d’affection et d’estime.

Puis il se lance dans un speech fervent à travers les philosophes qui ont sculptés la voie du développement de soi (et fondés le système de pensée occidental) : Socrate, Platon, Aristote, Diogène, Alexandre le Grand. Cela dérive sur les grands empires et empereurs de l’histoire et leurs idées supposées rendre le monde meilleur. Un vrai cours d’histoire passant par l’empire romain et perse, jusqu’aux idées de Cyprus, Mao ou encore Kadaffi. Il finit sur une réflexion sur le pouvoir. Deux citations géniales sont commentés: « power begets power » et « with power comes great responsibility ». La discussion mêne à trouver ceux qui ont réussi à résister au jeu de pouvoir, dont George Washington, Einstein, Gandhi, etc.

Peter finit le cours sur une recommandation de films à voir dont The act of killing, Mémento et Fight Club.

Il donne ses contacts et Alim annonce la fin du cours. Une vague de déception traverse la salle. En plus d’avoir capturé leur intérêt pendant tout le cours, il a assuré une réflexion à long terme par ses recommandations de recherches plus avancées et de visionnage de films. N’est-ce pas le but de tout orateur ? Faire en sorte que ce qu’il dit soit écouté avec intérêt, mais surtout pouvoir inspirer ses auditeurs.
Quoi qu’il en soit, c’est réussi, car tous quittent la salle avec le sourire.

La prochaine classe entre et Peter entame une explication sur la différence entre le Coran et les Hadiths, en passant bien sûr par leur histoire : Mohammad et ses descendants, la séparation de l’islam en Shia et Sunni et la création d’une infinité de hadiths et de conflits qui en découle. Ce sont les leçons révélatrices qu’on a apprises d’Abdul, un ami omanais de Peter, venu cet été habiter chez nous.

On quitte la salle avant la fin du cours et retournons à la maison en marchant.

De retour, Peter va se coucher (déjà-déjà-vu ?). Je mange un bol de Laghman et écoute les discussions en doungane. Je remarque que si je me concentre, ça ressemble pas mal au mandarin et j’arrive à comprendre le sens de la discussion. Les mots comme merci,  manger ou les chiffres sont reconnaissables aisément, alors que d’autres ont un accent tellement fort qu’ils ne sonnent pas chinois. Avant d’aller me coucher, je joue un peu avec les garçons. Après une journée à leur faire des signes, ils osent enfin venir vers moi et vont jusqu’à me pousser dans tous les sens en rigolant. Même les quelques mots que je leur dis en chinois semblent activer des neurones. Mais pas sûr. Ces enfants parlent les trois langues de leurs parents en un mélange qui ressemble probablement au nôtre (français, anglais, chinois) à leur âge.

Deux des enfants.

Je me couche à minuit dans la chambre d’Aida qui me rejoint que bien plus tard.

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